En route pour la foire ...


Ce texte de Mme Nicolas (03/2002) fait revivre avec force détails savoureux, le départ pour la foire dans la premier tiers du 20ème siècle. A travers ce récit on notera l'importance de la foire dans l'économie ainsi que l'organisation familiale afférente. Egalement évident le rôle du porc dans la vie rurale.


    Depuis quelques jours déjà, les "nourrains" sont bons à vendre. Bien nourris, après leur sevrage, de babeurre, de l'eau grasse de la vaisselle1, de farine d'orge, de feuilles de chou, d'une poignée d'orties, ils ont l'oeil vif et pèsent à présent une quarantaine de kilos.
    Des dix petits qui composaient la portée, deux sont gardés dans un même toit pour l'engraissement
. Un sera consacré à la consommation familiale, et l'autre sera vendu gras. Six ont déjà été achetés par les voisins qui n'ont pas de mère truie, et il en reste deux qu'il faut mener vendre à la foire de Saint-Maixent, la plus grosse foire aux cochons des environs.
    C'est le grand-père, avec toute son expérience et habitué à discuter avec les marchands, qui va s'en charger, car, malgré son âge, c'est toujours lui le patron.
    Dans le toit des deux "nourrains", depuis deux ou trois jours, chaque matin la paille a été changée, aussi ont-ils le poil lisse et luisant.
Saint-Maixent étant à 10 km environ du village, il faut se lever très tôt, bien avant le soleil.
    Le grand-père et sa femme mangent très vite, elle sans avoir le temps de s'asseoir à table, des restes de la soupe et de la potée de la veille, rapidement réchauffés sur le feu de la cheminée, d'un morceau de fromage et d'une pomme.
Puis le grand-père et le gendre entrent dans le toit où, dans le noir, dorment encore les deux cochons, couchés côte à côte, le nez enfoui dans la paille.
     Éclairés par la lampe tempête que tient la grand-mère, les deux hommes peinent à attraper par l'oreille ou par la patte, et enfin à plein bras, chaque cochon qui, plusieurs fois , fait le tour du toit en poussant des grognements et de cris aigus. Enfin les deux hommes parviennent, non sans mal, à les hisser à tour de rôle dans la cage montée sur deux roues, qui va s'accrocher derrière la carriole.
     Puis le grand-père enfile sa blouse bleue sur se vêtements, se coiffe de son chapeau, et , rapidement, la grand-mère  prend un corsage, un jupon, un fichu et un tablier propres. Très vite, elle crache dans ses mains pour se lisser les cheveux et ajuste une coiffe très simple mais bien blanche sur son "échalote" - l'ensemble de ses cheveux roulés en un petit chignon sur le sommet de sa tête.
     Pendant ce temps, le gendre attelle l'âne Charlot, et en route pour la foire de Saint-Maixent !

     Il fait à peine clair lorsque Charlot, traînant la carriole et la "mue à gorets", franchit la barrière de la petite ferme.

 

En route pour la foire ....

     La grand'mère s'est assise sur une planche posée en travers  de la voiture et le grand-père marche à côté de l'âne, le conduisant par la bride de la main droite, et tenant une badine de la main gauche.
     Il faudra plusieurs heures pour arriver, car si parfois Charlot, capricieux, risque de s'emballer, il peut aussi, au milieu de la côte de Montapeine, se planter sur le chemin, et refuser d'avancer malgré les injonctions : "Aïe mon charlot, aïe mon charlot", puis les jurons et enfin les coups de badine.
     Pourtant, si l'on veut une bonne place à la foire, il faut arriver assez tôt.
     En chemin, le grand-père suppute déjà l'argent qu'il pourra tirer des ses deux "nourrains".
     Si les acheteurs sont assez nombreux et, par conséquent, si le marché est bon, il ira au café trinquer avec des amis, il rapportera au gendre un paquet de tabac, et la grand'mère pourra se permettre d'acheter un morceau de tissu pour faire un tablier tout neuf pour sa fille, et quelques friandises pour les petits-enfants.
     Mais il faudra surtout garder la plus grosse somme possible afin de payer à la Saint-Michel, le propriétaire
2 et, à la fin de l'année, comme c'était la coutume, le vétérinaire, le maréchal, les divers artisans et le médecin. Car ce sont toujours les grands-parents qui, dans la communauté familiale3, tiennent les cordons de la bourse, et la nécessité exige qu'ils soient tenus très serrés !

     Autrefois, dans une vie de labeur quotidien, où les sorties hors du village étaient rares, aller à la foire était tout un événement, auquel on pensait des jours à l'avance, et don on parlait encore plusieurs semaines après, commentant les aléas du marché ou relatant les discussions avec les personnes rencontrées, d'anciens voisins ou peut-être des parents.
    C'était une véritable distraction !

 

1)  les produits "liquide vaisselle" n'existaient pas

2) d'où l'expression : "il ne faut pas laisser Michâ monter sur Michèle" -  la Saint -Michel = la Sé Michâ

3) jusqu'à la dernière guerre, à la campagne, les gens vivaient en communauté familiale  

                                                                            H. Nicolas - 03/2002


Une année, le jeune voisin de ma mère, à Tressauve, était allé prendre le train à La Crèche pour aller à la foire de Niort. Toute la journée, la mère s'est lamentée, ayant peur pour son fils, craignant qu'il lui arrive quelque mésaventure !
Ce jeune voisin avait 30 ans !
C'était avant la guerre de 1914.

                                                                                                                                                                                                     H. Nicolas - 03/2002

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  Copie page d'un carnet de comptes daté de 1733 (prêt de Mme Nicolas - 2002)

extrait livre de comptes famille Nicolas (1733)

plus j'ai acheté à louis nicollas à la foire de bougouin de la cinq-michel dernière 1733     six moutons la somme de trente et une livre si sols
plus trois autre mouton - quatorze livres dix sols